Extrait · Chapitre 1
La République Féline des Songes
Une nuit comme les autres, jusqu'à ce que Moustache décide qu'il était temps de parler. Voici les premières pages du Chapitre 1 de Murmures nocturnes.
Moustache attendit que j'éteigne la lumière pour apparaître.
Je dis apparaître parce qu'aucune autre explication ne convient. La porte était fermée. Je ne l'avais pas entendu entrer. Pourtant, il se tenait là, sur le bord du lit, silhouette sombre découpée dans la faible clarté de la fenêtre. Ses yeux luisaient comme deux petites lunes privées.
— Pas maintenant, murmurai-je. Je dors.
Il cligna lentement des yeux, ce qui, dans son langage, signifiait probablement : tu crois dormir, nuance.
Puis il grimpa sur moi avec cette délicatesse relative que les chats réservent aux êtres qu'ils aiment, c'est-à-dire en posant une patte précisément sur l'endroit le plus sensible de ma cage thoracique. Il s'installa en boule, pesa tout son poids sur mes côtes et commença à ronronner.
Au début, ce n'était qu'un ronronnement ordinaire. Une vibration chaude, familière, rassurante. Le genre de son qui donne envie de pardonner toutes les plantes renversées, tous les poils sur les vêtements noirs et toutes les attaques surprises contre les chevilles.
Puis le rythme changea.
Le ronronnement devint plus grave, plus régulier. Il ne semblait plus seulement sortir de sa gorge, mais descendre dans le matelas, traverser les draps, remonter le long de mes bras. Bientôt, j'eus l'impression qu'il vibrait derrière mes yeux. Les murs de la chambre se mirent à respirer doucement, comme s'ils étaient faits d'une matière vivante.
Je voulus me redresser. Impossible. Non pas parce que j'étais paralysé, mais parce que la chambre elle-même paraissait s'éloigner de moi, couche après couche. La commode, la fenêtre, le plafond, tout devenait translucide, comme si quelqu'un avait baissé l'opacité du monde.
Moustache ouvrit un œil.
— Enfin, dit-il.
Je suis assez fier de ne pas avoir hurlé. En réalité, je crois que je n'en avais plus les moyens. Ma bouche devait être restée dans mon corps, tandis qu'une autre version de moi — plus légère, plus confuse et nettement moins équipée pour gérer une conversation avec un chat parlant — flottait déjà quelques centimètres au-dessus du lit.
— Moustache ?
— Qui d'autre ? répondit-il. Le radiateur ?
Sa voix n'était pas sonore. Elle n'entrait pas par mes oreilles. Elle arrivait directement dans ma tête, avec ce ton sec et élégant que je lui avais toujours prêté en secret : un mélange d'aristocrate anglais, de professeur fatigué et de propriétaire de restaurant très déçu par le service.
— Tu parles ?
— Depuis longtemps. Vous écoutez peu.
Il se leva sur mon corps endormi — car oui, mon corps était toujours allongé sur le lit, ce qui compliquait un peu l'image que je me faisais de moi-même — et s'étira comme si cette révélation ne méritait pas plus d'émotion qu'un changement de coussin.
— Nous n'avons pas beaucoup de temps, reprit-il. La fenêtre de passage est stable pour quelques minutes. Après, il faudra attendre le prochain alignement convenable, et j'avais prévu une sieste de récupération.
— La fenêtre de passage ?
— Exactement. Essaie de suivre. Lentement, si nécessaire, mais suis.
Avant que je puisse poser une question cohérente — ce qui aurait de toute façon pris un certain temps —, Moustache sauta vers la fenêtre. Pas sur le rebord. À travers la fenêtre. Son corps traversa la vitre sans bruit, comme s'il passait un rideau d'eau.
Je restai suspendu au-dessus du lit, partagé entre deux réflexes humains très solides : paniquer ou faire semblant que tout était normal.
— Tu viens ? demanda-t-il depuis l'autre côté. Ou tu préfères retourner rêver que tu as oublié ton pantalon dans un supermarché ?
L'argument était convaincant.
Je le suivis.
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